Samuel BECKETT - L’innommable
1953
« Qu’il est difficile à déchiffrer et quelle classe il a ! » Ainsi s’exclamait Cioran à propos de Beckett. Difficile à déchiffrer, mais une œuvre aux résonances multiples. Sinon, pourquoi y revenir sans cesse ? Et surtout pourquoi tant d’auteurs, un peloton mondialement disparate, si empressés à sa suite ? Difficile à déchiffrer, certes, mais pas moins universel. Les siennes, de parentés, semblent plus évidentes : Joyce, Racine, Yeats, Dante, Proust. Et une affection particulière pour la philosophie de Schopenhauer et le burlesque de Buster Keaton, pour lequel il écrira un film : Film.
Beckett ? Un mythe vivant bien avant de recevoir le Nobel en 1969. Un mythe, il faut bien que ça naisse. Près de Dublin, en 1906. Irlandais comme Joyce dont il fut assez proche au point de refuser, dit-on, les avances de la fille du grand écrivain. Dublin, où il fréquente le même lycée qu’Oscar Wilde. Devient ensuite lecteur au prestigieux Trinity College où il achève son essai sur Proust après s’être essayé à la poésie.
Juste avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale, il décide de s’établir à Paris au motif qu’il préfère « la France en guerre à l’Irlande en paix. » Ne craint d’ailleurs pas de s’engager, physiquement et activement, au sein d’un réseau résistant. Les horreurs de la guerre le hanteront, fournissant la thématique pessimiste de nombre de ses romans et pièces. À partir de 1945, il donne au monde les plus connus d’entre eux, Molloy, Malone meurt et L’Innommable. Mais En attendant Godot l’impose. D’autres textes majeurs suivront, dont Fin de partie et Le dépeupleur. Dans les années soixante, les excès formels cèdent la place à une aridité stylistique assez nette. Puis sa production se raréfie. Et puisque un mythe vivant, ça finit bien par mourir, Beckett meurt. En 1989.
En attendant Godot qu’on n’a pas fini d’entendre, on peut s’attendre au pire avec ce troisième volet de la trilogie débutée par Molloy et poursuivie par Malone meurt. Cap au pire, donc. Soit L’innommable, l’histoire d’un homme immobile réduit à sa plus simple expression. Incapable de bouger. Incapable de parler, mais dans l’impossibilité de ne pas parler. Un homme même pas un homme. Plutôt un être réduit à l’état de conscience. La suite de Molloy où était racontée l’histoire du personnage éponyme à travers de longs retours en arrière, puis à la faveur d’une espèce de traque menée à son encontre. La suite de Molloy et de Malone meurt. En 1953, il peut bien s’en passer des choses dans le monde. Le ou les personnages de L’innommable entendent, cette fois, pousser à bout de syntaxe et de narration éclatées les mêmes réflexions existentielles. Sans cesse nous questionner sur la vie, la mort, l’absurdité du monde et la difficulté de s’y acclimater.
« Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? » Voici pour l’incipit, sec comme une trique, qui précipite tout à trac son tas de questions, lesquelles, on le pressent, menacent de rester sans réponse. À moins qu’elles n’en ouvrent bientôt un tas de nouvelles. Autant de portes étroites que l’auteur, le narrateur… Mais sait-on qui parle, et le fait de le savoir a-t-il la moindre importance ? « J’ai l’air de parler, ce n’est pas moi, de moi, ce n’est pas de moi. » Alors de qui s’agit-il ? Mettons que L’innommable soit un roman grippé, parce que mourir l’enrhume. Avec Beckett, sait-on jamais.
D’ailleurs Malone ne va pas tarder à reprendre du service et sa voix, à nouveau, de se faire entendre. Sa voix et son chapeau. Austère. Revoir aussi Molloy attifé de son costume. Étriqué. Celui d’un moine soldat au négligé chic. Sauf que l’affaire, plus loin, se complique, lorsque l’auteur convoque d’autres têtes qu’on croyait mortes et enterrées dans leur bel atterrement. D’anciennes créatures, telles que Murphy et Watt, croisées dans les parages de ses premières œuvres. Ensuite, c’est à Mahood, puis à un dénommé Worm, qu’il décide de donner la parole. A la fin qui parle ? Beckett, pardi.
En vérité, son nom est personne. C’est tout le monde qu’il force au questionnement. Clique hétéroclite dont le bavardage, les apories et les affirmations toutes plus ou moins infirmées au fur et à mesure finiront par dépeupler le triste monde autour duquel leur créateur tourne sans fin. En rond. Il tâche d’épuiser les mots. Mais rien n’est moins simple. Dans la rage et l’empressement, ce qui se nomme ici avec tant de difficulté, bien plus que la douleur d’être au monde, c’est l’inconvénient d’être né.
À la fin, alors, qui parle ? Beckett lui-même. Beckett tout seul, à ce qu’on dirait. Il n’a pas atteint le but tant désiré : en finir avec soi. Épuiser les mots pour enfin goûter au silence, ce repos mérité. Dans L’innommable, le sens de l’action naît dans le désespoir de l’acteur. Les constats y sont amers. Ainsi de la vie, ni plus ni moins que de « L’éphémère rebondissant ». Et dès lors, ne plus rien souhaiter qu’une lente diminution de soi. Plus le roman s’épaissit et plus le narrateur diminue physiquement, consentant à toutes sortes d’amputations ou de disgrâces. Un moindre mal, tant Beckett et ses créatures, ses doubles, ses « avatars inaccomplis », apparaissent comme des êtres qui ignorent s’ils sont toujours vivants. Nous sommes bien en enfer. Et l’enfer, ici, ce n’est pas les autres. L’enfer, c’est soi. L’innommable est fait des mêmes cercles concentriques autour desquels Dante a bâti le sien. Redescendu au plus profond de la conscience, Beckett tourne en boucle dans son enfer personnel, sable mouvant entre un commencement et une fin. Tantôt reculant, tantôt déviant. En fin de compte grignotant toujours du terrain.
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